Vaincre la sorcellerie

Vaincre la sorcellerie

par Dr Kiatezua Lubanzadio Luyaluka

La croyance à la sorcellerie est l’une des grandes difficultés auxquelles l’église fait face en Afrique. Des efforts louables menés dans le but d’endiguer ce fléau sont jusque là restés sans succès notable. Aujourd’hui des nombreux chercheurs se rendent compte que le simple cliché en réponse à la question de l’existence de la sorcellerie en termes d’un oui ou d’un non catégorique ne suffit plus.[i] La victoire sur la sorcellerie repose donc sur une compréhension balancée des prétentions de celle-ci et du néant de ces prétentions.

Pour plus d’efficacité dans la lutte contre la sorcellerie, nous devons d’abord rétablir la vérité concernant cette pratique maléfique : qu’est ce que la sorcellerie et en quoi est-elle différente du kindoki ? Nous explorerons deux approches, qui sont les voies de compréhension actuelles du problème du kindoki : la démonstration rationnelle et l’approche pragmatique. Nous exposerons ensuite l’approche que nous préconisons pour ce problème.

Le problème de la sorcellerie au Congo est aussi vieux que l’histoire contemporaine de notre pays. J. de Munk dans son livre Kinkulu kia nsieto ya Kôngo cite le cas du Roi Henrique dont le clan (Nimi a Vuzi) a été chassé de Mbanza Kôngo par Ne Kiowa qui en accusait les membres de sorcellerie.[ii] Pour les Bakôngo donc la sorcellerie a toujours était un problème à résoudre et ils en imaginèrent toute une panoplie de solutions y compris la fameuse épreuve du poison nkasa.

 Cependant les exigences du savoir académique, ont changé les données. Car rien ne peut-être accepté dans les milieux savants que la raison ne cerne pas. Ainsi, l’une des démarches prises par un certain nombre de chercheurs est-elle de prouver rationnellement l’existence de la sorcellerie. C’est dansce contexte que se situe la démarche du Prof. Buakasa qui dans : Discours sur la kindoki ou sorcellerie, partant des exemples tirés du vécu quotidien, cherche à prouver rationnellement l’existence de la sorcellerie. Cette démarche a eu l’avantage d’amener la problématique du kindoki dans le programme des sociétés savantes modernes, mais elle ne nous a pas avancé dans les sens de la résolution du problème de fond : comment vaincre la sorcellerie ?

 A côté de cette approche se trouve celle pragmatique qui, partant du constat que le problème est un fait social, cherche à en trouver la solution. Ici on peut citer le Prof. Kimpianga Mahania qui, dans son livre la Problématique crocodilienne à Luozi, après avoir exploré la pensée kôngo profonde relative au kindoki et à la sorcellerie, tente de donner une solution à une pratique jadis courante de la sorcellerie en milieu manianga : le phénomène des crocodiles apprivoisés pour des usages maléfiques.[iii]

Loin de récuser l’approche de la démonstration rationnelle utilisée par le Prof. Buakasa, nous lui préférons l’approche pragmatique mais non sans y apporter un complément de lumière. Car la difficulté que présentent ces deux approches est celle de ne pas tenir compte de l’existence de deux modes de pensée dans le monde : la pensée rationnelle, basée sur la raison, et un deuxième mode qui s’enracine dans l’âme et que nous appellerons : la pensée amimique.

Dans notre livre intitulé : Vaincre la sorcellerie en Afrique5, nous avons montré que L’Occident et l’Afrique présentent deux formes différentes de pensées, fruits des héritages multiséculaires, l’une fondée sur la raison, tandis que l’autre s’enracine dans l’âme. Ces deux modes de pensée sont curieusement reflétés par les natures de ces deux milieux.

L’Occident est le milieu de l’homme qui est l’héritier direct des peuplades qui ont fui le climat glacial des régions polaires du Nord. Le contexte climatique de l’Occident est caractérisé par le froid où tout a tendance à se cristalliser, à prendre une forme définie. C’est donc le monde du visible, du tangible, du palpable où l’intellect joue un rôle prépondérant.

L’Africain, par contre, vit dans un climat torride et est héritier des peuplades qui ont habités les régions alors torrides du Sud et de l’Est de la Méditerranée. Dans ce contexte climatique, constamment « brûlés » par le soleil, les choses ont une tendance à l’expansion, à l’évaporation. C’est l’univers de l’invisible, de l’intangible, de l’impalpable, de l’animique, où l’âme joue un rôle primordial.

La pensée rationnelle perçoit les phénomènes dans une approche physique par l’entremise de la raison. Tout ce qui échappe à la raison est rejeté et qualifié de superstitieux. Elle n’accepte la révélation que dans la mesure où celle-ci se vérifie par la raison.

Pour la pensée animique les phénomènes sont inséparables du mental, l’univers physique n’est que la conséquence de l’activité des plans éthériques. La pensée animique, le domaine de l’intuition et de l’illumination, où le kindoki (proprement appelé en français mystère) joue un rôle primordial, n’accepte laraison que dans la mesure où elle se plie à la suprématie de la révélation.

La pensée rationnelle et la pensée animique s’excluent mutuellement sur le plan humain ; chacun n’acceptant l’autre que dans la mesure où elle se plie à sa suprématie.

 Dès lors, demander à la pensée scientifique rationnelle d’accepter l’existence de la sorcellerie, un phénomène animique, c’est lui demander de reconnaître ces limites et d’accepter la pensée animique et ainsi commencer à lui céder du terrain. Cette difficulté résume la limite de l’approche de la démonstration rationnelle.

Le pragmatisme invite donc l’Africain à observer le phénomène de la sorcellerie comme un fait animique et à y apporter des solutions en partant des considérations animiques. Considéré sous l’angle de la pensée animique, le kindoki et la sorcellerie présentent deux natures différentes :

Le kindoki est un savoir et un pouvoir tandis que la sorcellerie est l’usage maléfique d’un savoir et/ou d’un pouvoir.

Le kindoki du temps de nos aïeux était un facteur de développement, car, c’est parmi les bandoki que se recrutait, par exemple, l’élite de la nation kôngo. Parlant de l’académie initiatique Lemba, Fukiau écrit dans le Mukôngo et le monde qui l’entourait : « tous ceux qui avaient fréquenté Lemba devenaient des hommes importants, très connus ; ils devenaient des dirigeants : gouvernants, juges, guérisseurs etc.»[iv] Mais la sorcellerie est toujours un facteur de sous-développement car, elle détruit le tissu social.

· L’objectif de la sorcellerie est essentiellement de détruire, de dominer ou de voler ; tandis que le kindoki était d’abord un savoir lié à la pratique religieuse, un instrument de maintient de l’ordre, de protection et de progrès de la société. Les bandoki formaient l’élite de la société kôngo.

Le kindoki avait des cadres officiels d’enseignement (les écoles initiatiques), tandis que la sorcellerie a toujours été  une déviation condamnée par la société.

La différence entre le kindoki et la sorcellerie peut être élucidée en replaçant le terme kindoki dans son vrai contexte étymologique. La sorcellerie est définit comme l’utilisation des esprits maléfiques dans le but de nuire, les mots kindoki et ndoki eux ont trait au contenu et au produit de l’éducation précoloniale.

Contrairement à la croyance générale, le mot ndoki, ne dérive pas du verbe loka – qui soit dit en passant ne devrait pas se traduire par maudire (« sînga » en kikôngo) mais plutôt par « mettre en garde ». Nous montrons dans Vaincre la sorcellerie en Afrique que le mot ndoki vient du verbe doka qui, comme l’indique le sens des mots de la même famille, se réfère au système d’éducation de nos aïeux, dont les trois étapes étaient symbolisées par la mort, la vie avec les esprits, et la résurrection. En kikôngo on  forme le mot qui désigne la personne faisant l’action du verbe en ajoutant n’ devant l’infinitif et en remplaçants la terminaison a par i, sauf pour les verbes monosyllabiques et ceux commençant par f, v, w, p, et b.

Exemple :

  • luka = vomir ; n’luki = celui qui vomit.
  • Losa = jeter ; n’losi = jeteur.
  • Sika = tirer ; n’siki = tireur.
  • Yemba = voler ; n’yembi = voleur.

Suivant cette règle du verbe loka provient le mot n’loki, et le mot ndoki doit provenir du verbe doka. Ainsi on peut encore retrouver le vrai sens du mot ndoki en se référant aux mots de la même famille que doka et en rapport avec le système d’éducation précolonial. L’éducation en Afrique précolonial, comme en Egypte pharaonique, comportait 3 phases symbolisant : la mort, la vie avec les esprits », et la résurrection.

La première phase consistait à soumettre les émotions négatives et la volonté humaine. Or on trouve dans la famille de ndoki des mots ayant trait à la soumission :

  • Dokisa = soumettre
  • Dokana = s’incliner,
  • Doka = être courbé, d’où on tire n’doki = celui qui est soumis

Dans cette phase l’initié était soumis à des épreuves douloureuses. On l’exhortait alors àfaire montre de courage, d’endurance et d’héroïsme. On trouve dans la famille de doka les mots suivants ayant trait à l’exhortation :

  • Dodikila = exhorter
  • Dokalala = exhorté
  • Doka = persuadé.

Dans la seconde phase, symbolisant la vie avec les esprits, l’initié apprenait les enseignements secrets, c’est la phase d’instruction exprimée par les mots suivants :

  • Kindokila = claquement de deux doigts en demandant la parole ; celui pose des questions. Un proverbe kôngo dit :« kindokila mumbuesa diela. » (Celui qui pose des questions accroît l’intelligence de plusieurs personnes.)
  • Dokidika = instruire. D’où on tire : kidokidika = s’instruire. Et kidokidiki, une variante de ndoki dans le sens « celui qui s’instruit. »

On trouve plusieurs paires de ce genre en kikôngo. Exemple :

    •  Obstruer = kaka ; kakidika
    • Déposer = lumba ; lumbidika.

D’où on tire :

  • à N’kaki = kikakidiki = celui qui obstrue ;
  • à Nlumbi = kilumbidiki = celui qui dépose ;
  • à N’doki = kidokidiki = celui qui s’instruit ;
  • Doka = inculquer ; d’où on tire n’doki = l’instructeur.

Dans la troisième phase, symbolisant la résurrection, l’initié ayant abandonné une personnalité vile est maintenant né de nouveau ; ses connaissances se sont étendues et ses facultés éthériques réveillées ou étendues.

Les mots suivants de la famille doka évoquent cette phase :

  • Doka = étendre
  • Makutu ma doka = oreilles (ouïe) fines.

Tout ce développement montre que le kindoki n’est qu’un savoir qui permet à l’homme d’améliorer ses facultés spirituelles et intellectuelles. Le but ultime de l’éducation a toujours été la perception de ce qui est invisible aux non-instruits. Pour la pensée animique, cette perception de l’invisible s’appelle le kindoki et peut s’acquérir apparemment de trois façons :

  • Par la purification de la pensée, méthode divine.7
  • Par des moyens humains.
  • Au moyen des esprits maléfiques, méthode démoniaque.

La confusion entretenue entre le mystère africain et la sorcellerie fait que dans la plupart des langues africaines, il y a deux mots pour  désigner la sorcellerie. En réalité,  l’un de ces deux mots désigne le mystère et il a une nature ambivalente, car l’Africain en son moi profond sent que ce mot fait allusion à un concept positif. Et à côté on trouve un terme totalement négatif qui en fait désigne vraiment la sorcellerie.

Exemple :

  • Chez les Bakôngo du Congo : kindoki (mystère) et n’soki (sorcellerie).
  • Chez les Luba-Kasai de la République démocratique du Congo : bumpongo (mystère) et buloji (sorcellerie).
  • Chez les Douala du Cameroun : lemba (mystère) et ewusu (sorcellerie).
  • Chez les Bomitaba de la République du Congo : buanga (mystère) et bolemba (sorcellerie).
  • Chez les Babindja de la RDC: Mabôka (mystère) et bwanga (Sorcellerie)
  • Etc.

Le kindoki acquis par la voie divine ne peut être utilisé que dans le bien. Dans le deuxième cas le kindoki peut être utilisé dans le bien comme dans le mal. Dans le troisième cas le kindoki ne peut être utilisé que dans le mal, c’est-à-dire dans la sorcellerie.

C’est ici que le pragmatisme de l’Institut des Sciences Animiques (ISA)8, que nous dirigeons, offre une solution unique au problème du kindoki et de la sorcellerie, solution inspirée de la tradition spirituelle afrocentrique. L’ISA montre que le problème de la sorcellerie et celui du kindoki doivent être abordés de deux manières différentes.

Pour ce qui est du kindoki nous devons savoir que dans toute société animique la majorité se recrute dans le camp du kindoki acquis par des moyens humains. Ainsi, le progrès ou le déclin des sociétés africaines dépend-il de la nature de l’influence que subit cette majorité. L’influence du kindoki divin amène le développement, tandis que l’influence du kindoki démoniaque entraîne le déclin. Ainsi devons-nous travailler à combattre le kindoki démoniaque, dans la mesure où il ne peut conduire qu’à la sorcellerie, donc au déclin ; mais quand au kindoki humain, nous devons travailler pour son élévation, c’est-à-dire, travailler pour que les gens ne s’en servent que pour le bien. Et la manière d’obliger ceux qui sont dans le kindoki humain à n’utiliser leur pouvoir que dans le bien est la « mise en garde » que nous montrons plus bas.

Pour combattre la sorcellerie, nous devons savoir que la prétendue force de la sorcellerie est intrinsèque et extrinsèque :

  • Extrinsèque : c’est la victime qui donne de la force à la sorcellerie par sa crainte et sa haine du sorcier et son ignorance de la sorcellerie.
  • Intrinsèque : le sorcier croit être mu par des esprits et croit agir en tant qu’esprit, ce qui lui donne de la suprématie sur ses victimes.

Nous devons aussi savoir que la sorcellerie agit toujours par la suggestion. Mais la suggestion peut se faire par des pensées, par des paroles, ou par des actes. Dans tous les trois cas ce qui importe est de savoir comment fermer la porte à ces suggestions ; car c’est la victime qui leur donne la force.

Ainsi, le travail contre la sorcellerie inclut-il essentiellement quatre aspects :

  • La purification de soi,
  • La négation de la croyance au spiritisme,
  • La négation des possibilités des suggestions maléfiques,
  • La négation de la sorcellerie,
  • La mise en garde.

Purification : nous ne pouvons combattre plus efficacement la sorcellerie que dans la mesure où nous nous appuyons sur le mystère divin, sur la puissance que le Verbe divin confère à l’homme ; d’où la nécessité de la purification. Car celle-ci est un préalable pour celui qui, comme sur la montagne de transfiguration, veut s’attirer le secours l’armée céleste des saints, l’armée des « esprits des justes parvenues à la perfection ». Se purifier c’est comprendre qu’en réalité le péché ne nous a jamais fait du bien, et qu’il ne peut jamais nous faire du bien. Ainsi sur cette base devons-nous nous séparer et du péché et prendre l’engagement de marcher dans la pureté.

Négation du spiritisme : le diable prétend être un esprit, mais nous savons aussi que c’est un menteur, et qu’il n’y a pas de vérité en lui.10 Ainsi devons-nous prendre conscience (ou affirmer) que Dieu est l’unique vrai Esprit qui nous gouverne et qui gouverne en réalité le prétendu sorcier. Une telle conviction dépouille la sorcellerie de toute prétendue force, car si Dieu est l’Esprit qui agit dans le prétendue sorcier, alors ce dernier ne peut accomplir que le bien.11

Négation des possibilités des suggestions maléfiques : nous devons prendre conscience (ou affirmer) que Dieu est l’unique vraie source des nos pensées et des pensées du prétendu sorcier, par conséquent il n’y a pas un autre entendement d’où puissent provenir des suggestions maléfiques contre nous ou les autres. L’importance de cette affirmation tient au fait que la sorcelle rie agit toujours par la suggestion, comme nous l’avons souligné ci-haut. Ainsi, tant que nous n’acceptons pas les suggestions, la sorcellerie n’a pas d’emprise sur nous, mais puisque l’acceptation des suggestions peut se faire dans l’inconscience, il est important de nier consciemment la possibilité des suggestions maléfiques.

Négation de la sorcellerie : sur la base de ce qui précède nous devons affirmer le néant de la sorcellerie en comprenant qu’elle n’a ni pouvoir, ni réalité, ni présence, car Dieu est tout-en-tout ; ainsi tout dans l’univers de Dieu, manifeste Sa puissance et Sa présence.

Mise en garde : la mise en garde se fait par l’entremise de Dieu. Pour cela, nous Lui demandons : « Seigneur, ouvre les yeux du prétendu sorcier pour qu’il sache que le mal que l’on fait à autrui rentre violemment vers soi-même et que la sorcellerie mène maintenant même à la mort. » Contrairement à la pratique courante des Eglises de Réveil, la mise en garde ne consiste par à  demander à Dieu de détruire le pécheur, qui en réalité sont aussi des enfants de Dieu mais qui s’ignorent. La mise en garde est basée sur l’amour et vise à contraindre le sorcier à choisir entre la vie (par l’abandon du mal) et la mort.

La victoire contre la sorcellerie est un préalable au vrai développement de l’Afrique ; mais pour combattre efficacement ce fléau, il nous faut d’abord le distinguer du kindoki, car la confusion de ces deux notions est un grand facteur d’échec. Une attitude rationaliste qui ne se borne qu’à nier l’existence de la sorcellerie ne peut pas aider l’Afrique dans sa lutte contre les prétentions de la sorcellerie. La sorcellerie peut et doit être vaincue par une approche qui la dépouille de ses prétendues forces et qui contraint le sorcier à choisir entre la reforme et l’effet boumerang qui conduit à la mort.

<strong>pour en savoir plus sur cette approche de lutte contre la sorcellerie veuillez consulter les ouvrages suivants :</strong>

<ul>

<li><strong><a href=”https://animiques.wordpress.com/kindoki-un-mystere-africain-elucide/”>Kindoki : un mystère africain élucidé</a></strong></li>

<li><strong><a href=”https://animiques.wordpress.com/sorcellerie-et-developpement-en-milieu-negro-africain/”>Sorcellerie et développement en milieu négro-africain</a></strong></li>

</ul>


[i]Confer Witchcraft destroying the Catholic Church in Africa, experts say, http://www.catholic.org.

[ii] de Munck, Kinkulu kia nsi eto a Kôngo, Tumba, 1971, p.46.

[iii] Kimpianga Mahaniah, la Problèmatique crocodilienne à Luaozi, Kinshasa, 1989.

[iv] A. . Fukiau, Le Mukôngo et le monde qui l’entourait, Kinshasa, p.133.


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