L’Apôtre Jean et l’initiation négro-africaine

Par Dr Kiatezua Lubanzadio Luyaluka

L’un des éléments qui ont fasciné les initiés négro-africains à l’introduction des enseignements bibliques au Royaume Kongo au 15e siècle, fut la convergence qu’ils ont descellé entre le courant initiatique biblique et le leur. Faisant allusion à cette convergence Fukiau rapporte cette remarque d’une initiée du Lemba, l’une des académies initiatiques kôngo : « C’est étonnant de voir que ce qu’on m’a enseigné à Lemba concernant Dieu, se voit aussi dans l’église. »[1]  Partant de cette convergence, les initiés du Kimpasi, une autre académie initiatique kôngo, conseillaient  à leur adeptes de lire  Jean, car affirmaient-ils : cet Apôtre a résumé la Bible dans sa première épitre.

Pour qui pénètre le mystère des écoles initiatique kôngo, cette convergence entre le christianisme primitif et l’initiation divine négro-africaine est indéniable. La première révélation qui était faite au myste kôngo est la perfection de la nature divine, Sa suprématie et Sa nature transcendante. Dieu est le Soleil-de-soleils, devant cette perfection infinie, le disciple se sentait dans l’obligation de reconnaitre sa nature peccable.

Cette première phase de l’initiation négro-africaine correspond à la pensée de Jean exposé au premier chapitre de l’épitre dont il est question. Jean nous y élève vers les auteurs céleste et nous révèle que : « Dieu est lumière, et qu’il n’y a point en lui de ténèbres. »[2] Que peut faire le mortel devant cette perfection ultime, sinon prendre conscience de son état de péché ? Jean invite donc l’homme mortel à reconnaitre son péché et à reconnaitre son besoin d’être sauvé. Ainsi nous lisons au verset 9 du premier chapitre : « Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous les pardonner, et pour nous purifier de toute iniquité. »

Mais si l’homme mortel se limite à se constat de la faillibilité de sa nature, il restera cloué au sol sans avancer vers les hauteurs célestes où l’initiation l’amène. Le but de l’initiation n’est pas de condamner l’homme, mais de tuer le « vieil homme avec ses œuvres  corrompues », afin que naisse le Fils de Dieu. Sur ce point, les deux initiations invitent donc l’homme mortel à se séparer du péché, à “tuer le vieil homme”. C’est cela qu’implique le rituel de la mort initiatique dans les académies anciennes négro-africaines. Ce rituel correspond à la demande de Jean à l’homme mortel de se séparer du péché, car dit-il : « Celui qui dit : Je l’ai connu, et qui ne garde pas ses commandements, est un menteur, et la vérité n’est point en lui. » (I Jean 2 : 4).

En Afrique la mort n’est pas la cessation de la vie, mais le commencement d’une nouvelle existence avec une individualité plus élevée pour ceux qui meurent dans la vérité. Paul ne dit-il pas : « Le corps est semé corruptible ; il ressuscite incorruptible ; il est semé méprisable, il ressuscite glorieux ; il est semé infirme, il ressuscite plein de force ; il est semé corps animal, il ressuscite corps spirituel. S’il y a un corps animal, il y a aussi un corps spirituel. » (I Corinthiens 15 : 42-44.) Le pieux que l’on appelle « mort » est pour les initiés, un être qui vit dans l’au-delà ressuscité et en compagnie des ancêtres-saints. Le disciple qui est symboliquement « mort » est donc maintenant en présence des ancêtres-saints, représentés par le maître initiateur.

A ce stade, après avoir reconnu et abandonné ses péchés, le disciple négro-africain apprend qu’en réalité, il n’a jamais été un “mortel pécheur”, car la nature divine, la plénitude divine de l’être, le Verbe, n’a jamais été séparée de lui. Ici, le disciple bantou comprend pourquoi même dans sa langue il appelle sa partie gauche femelle et sa partie droite mâle. La nature mâle-femelle symbolise donc la présence en lui de la perfection divine, le Verbe. Le disciple a donc toujours été un Fils de Dieu, mais qui s’ignorait; car il porte éternellement en lui l’empreinte de la divinité.

Cependant cette divinité appelle à être vécu, ce n’est pas une théorie dogmatique, mais une force de vie, un pouvoir de domination sur la nature qui doit d’abord se manifester dans la victoire sur le péché, car celui qui pratique la justice est juste comme Dieu lui-même est juste. (I Jean 3 : 7). Le Verbe demande aussi à être vécu dans l’amour, parce que : « Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons les frères. Celui qui n’aime pas demeure dans la mort. » (I Jean 3 : 14). C’est ici que s’impose la règle d’or de l’initiation du Kimpasi : « aime divinement ton prochaine comme tu aime divinement ton propre corps. »[3] Mais, l’amour n’est pas sincère sans l’humilité, l’élan du cœur qui nous invite à nous élever et voir les autres avec la même élévation.

Le test suprême qui indique que le disciple a réussit cette étape est l’efficacité de sa prière, comme l’affirme Jean : « Quoi que ce soit que nous demandions, nous le recevons de lui, parce que nous gardons ses commandements et que nous faisons ce qui lui est agréable. » (Jean 3 : 22). Ainsi tout comme l’initiation négro-africaine, l’initiation hébraïque était la démonstration d’une puissance de la prière par la guérison du péché, de la maladie et de la mort.

Devenu Fils de Dieu, l’initié était donc prêt à rentrer dans la communauté des « vivants de ce plan » avec une nature nouvelle, c’est la résurrection finale. L’initiation négro-africaine est donc caractérisée par la double résurrection : résurrection chez les ancêtres-saints et résurrection à la communauté, car le but de l’initiation est d’aider à l’élévation spirituelle de cette dernière. Jean aborde cette phase finale de l’initiation en demandant au disciple, devenu Fils de Dieu, de demeurer dans le Verbe qui lui a été révélé, « parce que tout ce qui est né de Dieu triomphe du monde ; et la victoire qui triomphe du monde, c’est notre foi ». (I Jean 5 : 4).

[1] Fukia, A. le Mukongo et le monde qui l’entourait, Kinshasa : ONRD, 1969, p. 146.

[2] I Jean 1 : 5.

[3] Tônda n’kuêno bu utôndanga nitu aku.

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